J'étais au bord du gouffre. Le regard perdu dans le vide, je contemplais l'écume blanchissante des vagues qui, vingt mètres plus bas, se fracassaient avec force contre les rochers. Bras écartés, je laissais le vent me pousser lentement vers ce qui provoquerait ma perte. J'étais las, vidée de tout. Même les larmes, qui avaient pendant longtemps ravagées mon visage, ne semblaient plus vouloir couler. Lentement, je fermais les yeux, et aussitôt, ce fut le visage d'Alex qui occupa mon esprit. Sa voix, ses caresses, chaque moment passé avec lui s'immisça dans la moindre de mes pensées. Je tremblais, et un sanglot étouffé s'échappa de ma gorge. J'avais l'impression d'avoir tout perdu, et que jamais plus je ne serai capable de sourire. Alors, lentement, je fis un pas. Puis un deuxième. Et mon corps, soudain plus léger, plongea dans le vide. Ce fut la chute la plus longue de ma vie. Ensuite, le noir complet. Mon corps ne s'écrasa jamais contre les rochers acérés aux bas des falaises.
J'ouvris lentement les yeux, étonnement calme après une telle vision et fixai sans surprise la tapisserie délavée des murs de ma chambre. C'était la troisième fois cette semaine que je refaisais le même rêve, mais je ne prenais pas ça pour un mauvais présage, juste le destin. Peut être était-ce simplement le signe annonciateur de ma prochaine perte. Dans tout les cas, je n'avais pas peur. Et ce n'est pas l'annonce indirecte de ma mort qui m'empêcherait de dormir à nouveau. Depuis le soir de la disparition d' Alex, il ne s'était pas passé une seule journée sans que je n'envisage de le rejoindre vers l'au-delà. À mon grand regret, j'étais encore ici.
En fait, ma mère avait tout fait pour que je l'oublis. Et quelques mois après ce terrible accident, nous avions déménagé, pensant qu'une autre ville m'aiderait à tourner la page. Hasard ou coïncidence, ma grand-mère Bella Marie Black Swan, avait curieusement participé à ce brusque changement de vie en décidant de mourir à la même époque, après quatre vingt années d'existence. Les souvenirs que je gardais d'elle étaient très flous parce que je ne l'avais plus vu depuis longtemps. Tout ce dont je me rappelais c'est qu'elle était une femme magnifique, quoi qu'elle en disait, et quelqu'un de très passionnée. Quant à mon grand père, Jacob, il avait disparu bien avant ma naissance et je n'avais jamais su pourquoi. Les seules choses que je savais d'eux étaient ce que ma mère avait bien voulu me raconter.
À ce qu'il parait, je ressemblais énormément à Bella, aussi bien physiquement que par le caractère. J'avais hérité de ces même yeux chocolats, et de cette même peau si blanche qu'elle avait toujours détestée, alors que Judith, ma mère, était le portrait craché de Jacob. La similitude entre elle et moi s'était même prolongée jusqu'à nos prénoms puisque ma mère avait eu la brillante idée de m'appeler Isabella pour lui rendre hommage.
Bref, pour Judith, la mort de Bella était arrivé comme la solution à nos problèmes, puisque c'est vers sa maison à Forks, que nous nous étions exilées. Je n'avais jamais réussi à la convaincre que tous ça ne changerait rien. Alex était, et resterait l'amour de ma vie. Forks ou pas Forks. Il avait fait partie de mon existence, et les gens pouvaient bien dire ce qu'ils voulaient, effacer tout une époque de mon passé n'était pas aussi simple que ça.
Je me redressai, le visage inexpressif. Pendant un temps, le seul fait de prononcer le nom d'Alex devant moi suffisait à m'effondrer pour plusieurs jours. Aujourd'hui, son image persistait en moi, mais loin de faire couler les larmes, elle me vidait de toutes émotions. Avec la disparition de mon unique amour, c'était comme si la petite étincelle de vie qui brillait en moi s'était évaporée.
Poussant un long soupir, je jetai la couverture à mes pieds, et m'extirpai avec paresse de la tiédeur bienfaisante de mon lit. Nous étions le 31 octobre, et ma mère avait tenu absolument à ce que je participe à la soirée du lycée pour halloween. Elena, ma meilleure amie, s'était montrée un peu trop enthousiasme à l'annonce de cette nouvelle, et s'était mis en tête de s'occuper de moi pour l'occasion. Moi qui d'ordinaire, me plaisait à passer inaperçu au milieu des autres - j'étais plutôt le genre fille ordinaire que l'on ne remarque pas beaucoup - m'attendais au pire : pour Elena, relooking et sobriété étaient deux choses qui n'allaient généralement pas ensemble.
Elena avait été une des rares personnes à ne pas me considérer comme une étrangère à mon arrivée ici, alors que je me sentais totalement perdu et à l'écart. Il fallait dire que les gens de Forks n'accueillaient pas de nouvelles têtes tous les jours. Heureusement, avec le temps j'avais réussi à me faire accepter et je passais désormais inaperçu, comme la plupart des autres jeunes du lycée. Il est vrai que nous n'avions aucun point en commun elle et moi, et tout nous séparait : Elena était grande, blonde et populaire, alors que moi j'étais plutôt le genre molle et maigrichonne. Pourtant, ça n'avait pas empêché que nous devenions de très bonne complices. Ma discrétion était compensée par le caractère extraverti de mon amie.
Encore à demi endormi, je trébuchai jusqu'à la fenêtre de ma chambre et découvris, à mon grand désespoir, que la pluie torrentielle de ces derniers jours avait transformé le jardin en une vaste marre boueuse. Comme celle qui avait vécu ici avant moi, je n'aimais pas beaucoup cette ville et son climat humide. Forks n'était pas réputé pour sa chaleur suffocante, mais là, j'abandonnais tout espoir de revoir un jour le soleil.
Après un rapide passage dans la salle de bain, j'enfilai des vêtements chauds, et descendis dans la cuisine. Ma mère Judith était encore là, et elle avait à ses lèvres, un petit sourire qui ne me plaisait pas vraiment. Un du genre « ce soir, c'est le grand soir ».
Depuis la mort d'Alex, elle s'était mis en tête que je rencontrerai un autre garçon qui me rendrait à nouveau heureuse. Mais toutes ses tentatives pour me faire sortir et fréquenter des gens de mon âge s'étaient avérées être un échec. Et même si elle ne l'avait jamais dis, je savais, au fond de moi que malgré son sourire, elle était désolée de me voir ainsi. Pourtant, c'était un fait, je n'arrivais pas à oublier Alex. Et rien ni personne ne pourrait changer cela.
- Après les cours, je filerai directement chez Elena. Elle s'est mis en tête de me... Préparer... pour la fête, annonçai-je en me servant un grand bol de lait.
Je dus faire un gros effort pour prononcer les quatre derniers mots, et sans daigner lever la tête vers Judith, je plongeais à nouveau la cuillère dans mon bol de céréales.
- Vraiment ?! S'exclama ma mère, dont je devinais facilement la mine réjouie. Oh Rachel, c'est merveilleux! Je suis sure que vous allez vous amuser comme des folles!
Bizarrement, je ne partageai pas son avis, et sa bonne humeur ne fut pas contagieuse. Ma dernière « sortie » devait remonter à plusieurs mois, aussi, la soirée d'Halloween représentait un évènement important pour elle. Moi, ça ne m'emballait pas plus que ça, mais pour une fois, j'avais accepté de me plier à sa volonté, alimentée par les supplications d'Elena. J'hochai légèrement la tête pour lui faire plaisir, et déposai mon bol dans l'évier.
- Bon... à plus tard ... ajoutai-je peu enthousiaste, en attrapant ma veste.
Je déposai un rapide baiser sur sa joue, attrapai mon sac et filai. L'unique lycée de Forks se trouvait à l'autre bout de la ville et il fallait environ une dizaine de minutes pour le rejoindre en voiture. Quinze quand on possédait un vieux débris comme moi qui ne dépassait pas le quatre vingt dix. Ça rassurait ma mère. D'après elle, ça pouvait éviter de me tuer en roulant à des allures folles les jours de pluies, très nombreux ici. J'avais bien essayé de lui expliquer une fois, que jouer les super pilotes n'était pas mon passe temps favoris. Autant parler dans le vide. Ça aurait eu le même effet.
De l'autre côté de la rue, Elena m'attendait déjà. Nous faisions toujours le chemin jusqu'au lycée ensemble. M'adressant un signe de la main, elle vérifia qu'aucune voiture n'arrivait puis traversa pour me rejoindre. Je m'installai sur le siège conducteur, tandis qu'elle grimpait côté passager.
- Alors ? Prête pour ce soir ? Me demanda-t-elle avec un grand sourire.
À croire qu'elles s'étaient donnée le mots, elle et Judith.
- Pas vraiment. Tu sais Elena, je ne suis pas sure que ce soit une bonne idée...
- Ah non ! Tu ne vas pas me refaire le coup du « je-ne-suis-pas-en-forme-pour-faire-la-fête », pas maintenant!
Elle me regarda, attristée. Je fixai la route.
- Excuse-moi, mais j'aimerai que tu t'amuses pour une fois, reprit-elle doucement.
Elena savait très bien que c'était dur pour moi. Mais elle faisait toujours semblant d'ignorer le passé, parce qu'elle voulait me voir sourire, et qu'elle refusait que je continue à m'apitoyer sur mon sort. Et même si ses paroles n'étaient pas toujours délicates, je ne pouvais pas lui en vouloir d'agir ainsi avec moi.
- En plus je t'ai trouvée un costume, ajoutât-elle avec un sourire, il t'ira comme un gant !
- Costume ? Demandai-je brusquement en tournant la tête.
- Oui ! Tu n'as quand même pas oublié que la soirée d'halloween était une fête déguisée ?
- Ha... n-non...
Si, génial... J'imaginais d'avance l'ennuie que ça allait être. Étudiant intensément la route devant moi, nous terminions le trajet silencieuses, avec pour seule compagnie la pluie fine et froide qui dégoulinait sur les vitres, et le ronronnement régulier du moteur.